Après avoir écrit un premier article sur le codéveloppement selon Adrien Payette et partagé avec vous quelques conseils préalables à l’achat de ce type de formation et un second en format mémo dont l’objectif était de vous donner les clés pour apprécier la prestation proposée quand vous testez une séance découverte, je vous propose un dernier article autour du codev à distance. J’ai récemment eu l’occasion de tester plusieurs plateformes de codev ainsi que des facilitations réalisées avec des outils de réunions à distance du marché, et c’est dans ce contexte, que je partage mon point de vue. 

Plateformes dédiées au codev ou outil de réunion à distance ?

Les plateformes dédiées au Codev ont été pensées avec une ergonomie propice pour le déroulement d’une séance de Codev. Elles contribuent à porter une offre packagée qui peut rassurer commanditaires et acheteurs, non experts d’achat de prestation de Codev, ou de prestations pédagogiques.
Une séance de codéveloppement vise à créer des liens entre les participants. Le risque de l’outil est qu’il prenne trop de place avec des fonctionnalités et un processus qui ne permettent pas les interactions entre les participants, la mise en place de relations de qualité, ni la création d’un cercle de pairs.  Or l’enjeu d’un dispositif d’intelligence collective est de (re)créer du lien, enjeu d’autant plus clé que nous avons rencontré une année inédite de télétravail ou travail à distance, que tous nos liens informels se sont délités. Le Codev doit donc permettre de fédérer les équipes transverses, leur permettre de s’exprimer, de se sentir entourées avec des pairs de confiance, de (re)construire des relations de confiance dans un monde du travail qui a changé en profondeur en à peine un an.

Certaines fonctionnalités méritent de se poser la question de leur utilité dans la méthode, c’est ce que nous allons voir dans cet article.

Un sablier en guise de gardien du temps ?

Utiliser la méthodologie du Codev en version courte peut faire sens pour traiter des sujets opérationnels. Un minimum de deux heures reste néanmoins incompressible. Nous parlerons alors de séances « Coup de pouce », « regards croisés » pour le distinguer des séances de Codev, et différencier la complexité des sujets et les temps.

En revanche le flash Codev d’environ 45 mn ne peut pas être considéré comme du Codéveloppement : pas le temps de prendre du recul, de réfléchir, d’être acteur, de comprendre une situation. En général c’est juste un brainstorming superficiel.

Certaines plateformes proposent une fonction « sablier ». Cette fonction ne semble pas indispensable, le facilitateur, garant du cadre et du temps, peut pleinement garder la main, et ajuster les temps des séquences en tenant compte des besoins du groupe.

Une fonction vote pour classifier les sujets ?

D’autres plateformes proposent la fonction « vote » pour définir si le sujet porté est important ou urgent. Cette fonction a-t-elle pour objectif de faire l’économie d’un nouveau temps d’échange ? Soyons attentifs à ce qu’une mécanique procédurale n’altère pas les interactions avec le groupe ainsi qu’à la relation humaine.

Icebreaker vous avez dit ?

En remplacement d’un temps de partage et d’échauffement du groupe, une des plateformes propose l’usage d’émoticônes. Chacun partage ainsi son humeur. 2 points d’attention sont à noter  :

– Le côté ludique apprécié par certains, peut être perçu comme enfantin par d’autres.

– Afin que des liens de confiance se créent entre les participants, il est essentiel que le facilitateur continue à dynamiser les interactions du groupe. Annoncer son état d’esprit via le partage d’un smiley peut être un point de départ… s’il est animé ensuite !

La question de l’écrit

Le carnet de notes

Certaines plateformes proposent des « carnet de notes » personnel ou collectif, ou autre compte rendu de réunion en format Word …

Cette fonctionnalité pose la question légitime de la confidentialité des données collectées, confidentialité qui est au coeur des séances de codev.

– Très souvent cette demande répond à celle du commanditaire. Et un facilitateur mal positionné, s’empressera de vendre cette prestation à son commanditaire afin d’accélérer la commande.

– Pour les participants, elle inquiète plus qu’elle ne rassure. A juste titre. Consigner des écrits dans une plateforme pose la question de leur finalité. N’en déplaise à ceux qui vous garantissent la confidentialité : pourquoi l’Union européenne aurait-elle réglementer les données personnelles s’il n’y avait de tels enjeux dans le monde numérique ?

– Et au-delà de ces aspects de règles, quel intérêt de consigner des écrits de séances ?

Ces écrits peuvent être une exigence du commanditaire, en attente de son retour sur Investissement. La vigilance est de conserver la confidentialité des échanges de la séance entre les pairs. En alternative nous pouvons proposer au groupe de préparer un écrit entre pairs sur ce qu’ils souhaitent partager au commanditaire sur la base d’indicateurs établis en amont de la séance, validé avec le Facilitateur / preneur d’ordre de la commande. Cette restitution aura une bien meilleure valeur ajoutée que des écrits de séance couverts par le sceau de la confidentialité.

Le Codev à distance : Plateforme dédiée ou outil de réunion à distance ? (Épisode 3)

La séance totalement écrite (utilisée dans l’une des plateformes)

Le principe de la séance est qu’elle se déroule sans que les apprenants interagissent, ou s’influencent. Ce qui ne correspond pas à la pratique du codéveloppement, qui rappelons-le vise à la réflexivité posée par l’auteur, et peut s’inscrire dans l’approche systémique. C’est par les échanges que les participants créent des boucles interactives entre les participants qui se nourrissent les uns des autres, s’influencent, s’opposent, apprennent ensemble.

Cette pratique ne s’inscrit pas dans les principes du Codev tel que décrit par Adrien Payette. Privilégier la dynamique de groupe : échanger verbalement et spontanément, permettre d’élaborer une pensée collective, s’autoriser à partager des idées communes ou paradoxales, permettre la résonnance des idées entres les pairs, dans un processus créatif. Tout cela est possible par l’oralité, le verbal.

Le langage parlé et écrit ne nous mobilise pas de la même façon. L’écrit, comme avait pu le souligner un participant à la session test, empêche la spontanéité, la réflexivité de la pensée avec l’autre, et donc de mobiliser cette interactivité créative. Le codéveloppement tel que formulé dans les écrits de Adrien Payette, préconise justement de renforcer nos liens en échangeant ensemble sur la base d’un protocole qui clarifie la manière d’échanger. Il n’est pas question de séances écrites.

Vidéos vs photos/avatars

Dans certaines plateformes, les participants sont représentés par des photos ou avatars, au détriment d’un échange Visio. Techniquement cela peut répondre à des contraintes notamment de faibles bandes passantes internet.

A vérifier la force de la seule écoute. Et aussi du besoin de déposer un avatar qui ne serait pas congruent avec notre moment présent. Notre vigilance, en tant que facilitateur porte sur la gestion émotionnelle du client, du moment. Certains sujets sont sensibles. L’avatar rend-il compte de cet état émotionnel du participant ? De plus, comment nous assurons nous que les participants sont bien présents ; et surtout actifs dans le processus ?

Résolution de problèmes ? ou Codev ?

Les séances expérimentées avec les plateformes de Codev dédiées étaient orientées sur de la résolution de problème, ce qui n’est pas le cœur du Codéveloppement. Est-ce la matrice des plateformes qui contraint le facilitateur à se positionner dans un groupe de résolution de problème, ce qui n’est pas l’intention première du Codev, inscrite dans une démarche d’apprendre à apprendre, ou d’apprenance ?

Et toutes les subtilités, dont la valeur ajoutée du Facilitateur, n’étaient pas incarnées.

Et par rapport à un outil de réunion à distance ?

Nous avons pu tester des séances de Codev avec Zoom. Autres outils envisageables, MS Teams, Webex Meeting, ou encore Adobe Connect, outil de classe virtuelle. Ce dernier permettant des paramétrages sur les étapes peut être configuré pour avec la fonctionnalité de la Classe modèle si cela rassure un facilitateur, ou un commanditaire.

Ces outils n’ont pas de fonctionnalités spécifiques dédiées au Codev. Le facilitateur s’en remet à la qualité de la facilitation de l’animateur, son expérience, et surtout son objectif : créer des liens avec les participants, dans un dynamique de métacognition d’apprendre à apprendre ensemble. Pour avoir suivi des séances de Codéveloppement ou d’ateliers d’intelligence collective à distance, une facilitation portée par une personne experte de qualité, nous fera oublier que nous sommes à distance. Elle nous permettra de bien être au cœur de la relation avec ses pairs et le groupe malgré l’outil de réunion à distance, qui reste à sa place d’outil.

Ces simples outils permettent tout à fait une pratique de Codéveloppement, proche du présentiel !

En synthèse, les plateformes, leurs outils dédiés ou fonctionnalités, risquent d’enlever de la fluidité, de la spontanéité. Ces outils peuvent être véritablement omniprésents. Ils nécessitent un nouvel apprentissage, déjà importants en période de crise sanitaire où nous avons tous eu à prendre en main de nombreux outils de réunion à distance. Encore un nouveau ?  Dois-je vraiment apprendre une fonctionnalité sur un outil que je vais utiliser très peu…. C’est un épuisement de plus dont nous pouvons faire l’économie.

La facilitation que ce soit en présence ou avec un outil à distance, outil de réunion à distance générique ou plateforme paramétré pour le Codev, nécessite des capacités solides du Facilitateur de créer, d’animer et renforcer les liens entre les apprenants. C’est ce sur quoi nous devons être principalement vigilant en tant que commanditaire de séances de codéveloppement, les compétences du facilitateur à accompagner un groupe.

La posture d’un Facilitateur n’est pas celle d’un coach, pour autant des postures de coachs, ou de formateurs en développement personnel peuvent contribuer à renforcer une qualité de la facilitation, et à nous assurer d’un accompagnement de qualité pour les apprenants, et un cadre sécurisé propice à créer et innover.

A l’IFCAM, nous avons choisi de poursuivre les animations de codéveloppement à distance avec des outils génériques de formation ou réunion à distance. Ce qui nous importe est la qualité et les compétences du facilitateur, pour accompagner le groupe. Le pilier humain est au cœur de nos préoccupations, le numérique au service de l’humain à sa juste place d’outil.

Isabelle Holie, Responsable des Achats Pédagogiques

Bibliographie

Il existe ajourd’hui peu de littérature sur le codéveloppement. Cette étude s’appuie sur trois références canadiennes et françaises :

  • Le groupe de codéveloppement professionnel – Auteur Adrien Payette et Claude Champagne Editions Presse de l’Université du Québec
  • Le Codéveloppement professionnel et managérial Tome 1 – L’approche qui rend acteur, et développe l’intelligence collective
  • Le Codéveloppement professionnel et managérial Tome 2 – Animation compétente, subtilités de la pratique montée en puissance.

Et sur l’association Afcodev, qui vise à promouvoir le codéveloppement en France depuis son arrivée en France.

Un mot sur l’auteure : Isabelle Holié est responsable des achats pédagogiques à l’IFCAM depuis année. Elle est elle-même formée à la facilitation et pratique le codéveloppement régulièrement avec des groupes. Etre au cœur des achats et d’une pratique de la facilitation lui permet aussi d’expérimenter les offres du marché.