Les ressorts de l’intelligence émotionnelle

Les ressorts de l’intelligence émotionnelle

Aujourd’hui, l’émotion n’est plus un sujet tabou, elle est même au cœur des célèbres soft skills. Mais qu’est-ce qu’une émotion ? Comment s’est développé le concept d’intelligence émotionnelle ? Quel est son impact en formation ? Réponses avec Camille Besson, conceptrice pédagogique & Dorothée Cavignaux-Bros, Ingénieure Formation & Docteure en Sciences de l’Education.

Les émotions à travers le temps

Il existe plusieurs approches et définitions des émotions, sans pour autant qu’il y ait consensus sur leurs origines et leurs mécanismes. Au fil du temps et de la recherche les définitions ont été précisées et enrichies.

Au XIXème siècle, la perspective évolutionniste et biologique Darwinienne place les émotions comme nécessaires à la survie. Dans cette approche, l’émotion est l’expression, la réaction à une stimulation extérieure. Elle témoigne de la capacité des espèces à s’adapter à leur environnement. Elle se traduit par des changements physiologiques (changement du rythme cardiaque, du rythme respiratoire, température variable, expressions faciales…).

Dans les années 1980, des travaux en psychologie (Ekman et al., 1983) ont mené à une première typologie de 6 « émotions de base » : la joie, la colère, la peur, le dégoût, la surprise et la tristesse. Ekman ajoute ensuite des émotions dites secondaires à cette typologie. Depuis, ces catégorisations ont été nuancées.

La recherche sur les émotions a permis de mettre au jour leurs fonctions évaluatives et adaptatives : la peur permet de réagir face au danger, le dégoût de se prémunir contre les intoxications, la joie d’augmenter notre bien-être et de préserver notre santé, etc. Leur force et leurs effets varient aussi selon les personnes et les situations.

A l’heure actuelle, l’émotion n’est plus considérée uniquement comme une réaction rapide et incontrôlée à un évènement. Les chercheurs s’intéressent à son traitement cognitif, son caractère conscient ou non, et l’envisagent comme un processus.  Anselem, dans son ouvrage, Ces émotions qui nous dirigent, rappelle la définition de Sander & Scherer (2009, p11) « L’émotion est définie comme un épisode de changements interdépendants et synchronisés de [différentes] composantes en réponse à un événement hautement significatif pour l’organisme » et propose un schéma qui montre que l’émotion induit un ressenti subjectif, une adaptation du corps, une tendance à l’action et des pensées (p. 22).

Plusieurs questions restent encore ouvertes :

La gestion des émotions : pour certains les émotions peuvent être gérées ; pour d’autres la gestion des émotions n’est pas possible par définition car il s’agit de mécanismes non conscients.

La question de l’origine culturelle et/ou biologique de l’émotion. Ce qui semble commun dans les différentes approches et définitions de l’émotion c’est son caractère social, c’est-à-dire en relation avec les autres. L’émotion se partage, elle peut être « contagieuse » voire même collective.

Quoi qu’il en soit, les émotions sont aujourd’hui considérées comme des indicateurs et comme étant porteuses d’informations. Qu’elles soient agréables ou désagréables, elles ont toute leur utilité : s’adapter au changement. La reconnaissance de l’émotion est essentielle pour cette adaptation.
Leur utilité n’est plus à démontrer, n’en déplaise à Descartes, car elles participent à notre intelligence.  

 

Des émotions à l’intelligence émotionnelle

Pendant longtemps l’intelligence a été limitée à ses dimensions non affectives. Damasio (1995, 2010) a depuis montré l’importance des émotions, notamment dans les prises de décision relationnelles, personnelles ou encore professionnelles. Selon lui, les expériences émotionnelles ne constituent pas obligatoirement un obstacle à la cognition. Au contraire, elles façonnent nos jugements, nos prises de décisions, nos priorités et nos actions. Elles ont un rôle essentiel dans nos comportements

Damasio (1995, 2003, 2010) a longuement étudié l’intrication entre le corps – associé aux émotions – et l’esprit – associé aux prises de décision. L’étude de patients cérébro-lésés lui a permis de mettre en avant une « mémoire émotionnelle » (2003, p.153). Cette mémoire permettrait, dans une situation de prise de décision, de choisir l’option la plus avantageuse selon toute l’expérience émotionnelle accumulée au cours de la vie. Les patients présentant une lésion cérébrale touchant le cortex préfrontal ventromédian (zone impliquée dans le traitement du risque, dans l’inhibition des réactions émotionnelles ou encore dans le processus de prise de décision) ne parvenaient pas à faire appel à cette mémoire émotionnelle. « Les décisions prises dans ces circonstances donnaient des résultats erratiques, voire négatifs, en particulier en ce qui concernait les conséquences futures » (2003, p.153). Damasio a démontré l’importance des émotions dans la prise de décision et d’anticipation des conséquences d’une action.

Le langage courant limite souvent l’émotion au ressenti subjectif, d’où la tentation de vouloir la « maitriser ». Le contrôle des émotions semble vain, en revanche leur reconnaissance et leur acceptation chez soi et chez autrui est au cœur de ce que l’on appelle l’intelligence émotionnelle.

Ce concept est né avec les travaux de Gardner. Dès 1983, il introduit la notion d’intelligences multiples et évoque la dimension émotionnelle dans ce qu’il nomme l’intelligence intrapersonnelle. Ses travaux, critiqués car ils ne reposaient pas sur des critères traditionnels de psychométrie, ont néanmoins permis d’ouvrir la voie à des recherches sur de nouvelles formes d’intelligences

Les premiers chercheurs à conceptualiser l’intelligence émotionnelle, en tant que telle, sont Salovey et Mayer (1990). Ils la caractérisent comme une forme d’intelligence interpersonnelle et intrapersonnelle. Ils lui attribuent plusieurs dimensions : percevoir et identifier ses émotions et celles des autres, utiliser les émotions pour faciliter le fonctionnement cognitif, comprendre les émotions et leurs signes et réguler ses émotions.

Le concept d’intelligence émotionnelle a ensuite été popularisé par Goleman (2009).

 

Les émotions : partie intégrante de l’expérience apprenant

S’intéresser et prendre en compte ses propres émotions en formation est indispensable pour s’autoréguler et apprendre de manière plus efficace. C’est pourquoi la prise en compte des émotions fait partie des critères utilisés par l’IFCAM pour qualifier l’Expérience Apprenant.

L’autorégulation repose sur notre capacité réflexive, c’est-à-dire à réfléchir sur nos propres pensées et émotions. La réflexivité nous donne ainsi la possibilité de choisir ce que nous allons faire de ces émotions et des indications qu’elles nous donnent sur un contexte, une situation. La formation peut offrir des espaces de réflexivité, comme dans l’AFEST par exemple.

La formation peut aussi proposer un espace d’échanges et de témoignages à propos des expériences émotionnelles passées. Dans le cadre d’un module sur les incivilités, des collaborateurs ont pu partager leur vécu et leurs ressentis suite à des situations difficiles. Le formateur et la formation, grâce au cadre de sécurité psychologique mis en place et aux outils proposés ont permis de créer un espace de parole autour des émotions et d’apprentissage par les pairs.

L’intelligence émotionnelle consiste également à s’intéresser aux émotions des autres. L’Expérience Apprenant repose sur des démarches de conception centrée utilisateur (Learner Experience Design). Dans le cadre de l’ingénierie de certaines formations, l’IFCAM met en place des ateliers de co-conception qui mobilisent des outils comme la carte d’empathie. La méthode de la carte d’empathie consiste – à partir de persona définis en amont sur la base d’enquêtes terrains – à imaginer l’environnement aussi bien intérieur qu’extérieur de ces persona en situation de formation.

L’empathie se définissant par la capacité à s’identifier à autrui dans ce qu’il ressent, on comprend qu’il s’agit de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre et d’imaginer son ressenti subjectif.

L’empathie est une émotion qui peut se cultiver volontairement et une capacité qui se développe.

Historiquement, les émotions étaient définies comme des réactions physiologiques « subies » et considérées comme néfastes pour le raisonnement. Les recherches sur les émotions ont montré que les émotions permettent de s’adapter au monde et aux autres. C’est justement la définition de l’intelligence : « la capacité de s’adapter au monde extérieur » (Dehaene et al., 2018, p.85). Aujourd’hui nous savons que les émotions sont indispensables au raisonnement.

Plus on accepte les émotions, plus on développe notre intelligence émotionnelle.

Camille Besson, Conceptrice Pédagogique & Dorothée Cavignaux-Bros, Ingénieure Formation

Bibliographie

Anselem, B. (2021). Ces émotions qui nous dirigent. Editions Alpen.

Damasio, A. R. (1995). L’Erreur de Descartes. Odile Jacob.

Damasio, A. R. (2003). Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions. Odile Jacob

Damasio, A. R. (2010). L’Erreur de Descartes (4e éd.). Odile Jacob.

Dehaene, S., Le Cun, Y. & Girardon, J. (2018). La plus belle histoire de l’intelligence. Robert Laffont.

Ekman, P., Levenson, R. W., & Friesen, W., V. (1983). Autonomic Nervous System Activity Distinguishes Among Emotions, Science, 221 (4616).

Goleman, D. (2009). Emotional Intelligence. Bloomsbury.

Salovey, P., & Mayer, J. D. (1990). Emotional Intelligence. Imagination, Cognition and Personality, 9 (3). https://doi.org/10.2190/DUGG-P24E-52WK-6CDG

Sander, D., & Scherer, K. (2009). Traité de psychologie des émotions. Dunod.

Thommen, E. (2010). Les émotions chez l’enfant – Le développement typique et atypique. Belin.

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