Les enjeux liés au rôle et à la place du digital dans le monde de la formation sont plus que jamais au cœur de l’actualité. Historiquement, celui-ci a d’abord été envisagé en tant que pure expérience d’utilisation. Importaient alors 3 critères : l’efficacité de l’outil (l’atteinte effective de l’objectif), son efficience (la facilité d’utilisation), et la satisfaction de l’utilisateur. La qualité d’un dispositif était ainsi, a priori, objectivement mesurable. Aujourd’hui, les constats empiriques faits par les professionnels de la formation et les avancées théoriques de la recherche en sciences cognitives convergent vers un consensus beaucoup plus nuancé. Le digital semble aussi une expérience émotionnelle.

La charge cognitive

Pour mesurer ce qui se joue au niveau cognitif lors de l’utilisation d’outils digitaux à visée pédagogique, l’un des éléments clés est celui de la charge cognitive. Ce concept renvoie à l’effort mental fourni par un individu. Lorsque la somme des activités réalisées en même temps requiert un effort modeste et soutenable, les informations sont traitées par la mémoire et tout se passe sans encombre. Si les sollicitations sont trop nombreuses, ou trop gourmandes en termes d’effort mental, c’est la surcharge cognitive : l’utilisateur est désorienté et se désengage de son but principal, apprendre.

Les outils digitaux à visée pédagogique doivent ainsi être conçus dans une démarche écologique, afin de ne pas imposer à l’apprenant un niveau d’effort supérieur à ce que lui permettent ses ressources. La charge cognitive exigée dans l’utilisation de ces outils provient de 4 sources1 :

– L’outil (fonctionnalités, design…)

– L’apprenant : caractéristiques individuelles (capacités, connaissances)

– Les tâches d’utilisation de l’outil (navigation…)

– Les tâches d’apprentissage (transmission, test …)

Les éléments de design

L’intérêt porté sur le design des interfaces n’est pas nouveau, mais était avant essentiellement centré sur le versant instrumental du design, lié à l’utilisabilité. On observait alors une certaine réticence dans l’intégration d’une réflexion esthétique dans la conception des interfaces pédagogiques, par crainte d’effets préjudiciables. Les éléments esthétiques détourneraient l’attention de la tache initiale, de l’objectif principal, vers des éléments non pertinents, des détails séduisants, en affectant de fait les performances et donc l’efficacité des dispositifs. Si cet écueil est bien réel, il n’est pas pour autant inévitable.

Certes les éléments de design augmentent la charge cognitive, et ne sont pas directement liés à l’activité d’apprentissage. Mais ils peuvent permettre aussi une mobilisation plus importante des ressources cognitives. C’est sur cet équilibre que repose le design émotionnel.

Design émotionnel : quand le digital part à la rencontre de nos émotions

Le design émotionnel

Le principe est simple : imaginer un design suscitant des émotions, sans surcharger l’apprenant dans des traitements inutiles. Et deux leviers peuvent être actionnés pour trouver des combinaisons gagnantes : la personnification et l’attrait sensoriel.

Le premier peut s’opérationnaliser notamment sous la forme d’un agent pédagogique, que l’apprenant est invité à suivre tout au long du module par exemple. Cet effet de la « mascotte » fonctionne en réalité très bien, malgré l’aspect enfantin qu’il peut évoquer. Pourquoi ? Parce que notre regard est naturellement attiré par les visages humains, ou les formes évoquant des caractéristiques humaines. C’est un biais attentionnel : chaque fois que l’agent pédagogique apparaît, il capture l’attention de l’apprenant. Celui-ci peut s’identifier à l’agent, ou au contraire s’en détacher, le suivre avec enthousiasme ou avec un œil critique. Dans les deux cas, il vit manifestement une expérience émotionnelle. L’agent pédagogique est une possibilité, bien d’autres moyens de personnifier l’expérience existent. En dehors du champs du e-learning, d’autres modalités explorent les possibilités de personnalisation, comme le Serious Game ou la Réalité Virtuelle, avec par exemple la présence d’avatars.

Susciter des émotions, c’est aussi bien sûr donner à vivre une expérience sensorielle, notamment visuelle. A ce titre, le choix de la palette de couleurs dans un module e-learning n’est par exemple pas anodin. Prenez les applications mobiles des réseaux sociaux, ce n’est pas n’est pas un hasard si la couleur bleue domine souvent. Dans les travaux sur le « langage des couleurs2 », le bleu revêt un caractère neutre, d’acceptation globale, d’élévation, de paix intérieure et de calme. L’orange au contraire divise davantage, elle attire l’attention, en provoquant rapidement soit l’adhésion soit la répulsion. Les combinaisons de couleurs étant infinies et chaque design unique, il n’y a pas grand intérêt à tenter de trouver les ingrédients de la recette parfaite. Mais chaque décision prise oriente vers un chemin émotionnel particulier. Et les éléments de design sont autant de clés à disposition des concepteurs pédagogiques pour orienter les apprenants vers des environnements émotionnels encourageant l’apprentissage.

Aujourd’hui les données de l’imagerie cérébrale confirment les effets des émotions sur l’apprentissage. Elles montrent que les émotions sculptent le fonctionnement des processus cognitifs liés à l’apprentissage comme la compréhension, le transfert de connaissance, l’attention et la perception.

Pierre Travaglini, Assistant Chef de Projets Expérience Apprenant

Sources

Amadieu, F., & Tricot, A. (2006). Utilisation d’un hypermédia et apprentissage : deux activités concurrentes ou complémentaires ?

Barroca, C. (2003). Graphisme et ergonomie des sites web. Paris: Dunod.

Chevalier, A. (2013). Chapitre VI. Ergonomie et esthétique, quels liens ? In La conception des documents pour le Web

Plass, J. L., & Kaplan, U. (2016). Emotional Design in Digital Media for Learning. In Emotions, Technology, Design, and Learning