Cette semaine nous laissons la parole à Jules Zimmermann, formateur, conférencier et enseignant en créativité. Jules est intervenu à plusieurs reprises pour proposer des conférences à l’IFCAM et anime une journée de formation dédiée à la créativité dans le cadre de notre Parcours Compétences Transversales (PCT).

Sommes-nous tous créatifs ?

Lorsque je raconte que je travaille sur la créativité, une des questions que l’on me pose le plus est : “Sommes-nous tous créatifs ?”. Cette question est importante car elle est le symptôme d’une vision binaire encore très présente : comme s’il existait deux catégories distinctes, les créatifs et les non-créatifs.

Quelles sont les réponses les plus courantes à cette question ? Si vous lisez sur le sujet, dans des magazines ou sur internet, vous trouverez principalement deux discours :

– Le premier vous dira que la créativité est réservée à quelques individus hors normes. Une forme rare de génie, celle des grands artistes et inventeurs. Cette vision, qui a longtemps dominé notre imaginaire collectif, nous conduit à penser que ce « talent » est hors de notre portée et donc finalement à abandonner tout effort de créativité.

– Le second discours vous dira, au contraire, que nous sommes tous créatifs, voire même peut-être que nous sommes tous des génies créatifs. Cette vision plus récente, notamment issue du développement personnel, souhaite nous aider à prendre confiance en nos capacités. Nous aurions tous un grand potentiel qui sommeille en nous. Il suffirait de libérer notre créativité pour voir jaillir des idées géniales. Mais ce discours, seul, peut vite sonner creux. Affirmer à quelqu’un qui se considère comme non-créatif qu’il l’est ne va pas lui donner magiquement le pouvoir de trouver de bonnes idées. S’arrêter là revient à nier la nécessité d’un apprentissage de la créativité.

Dans cet article, j’aimerais vous inviter à dépasser cette vision binaire incarnée par ces deux discours. Ceux qui me connaissent, ou qui ont l’habitude de me lire, connaissent mon point de vue :  la créativité n’est pas un talent inné, ou un potentiel à libérer, mais une compétence qui se travaille avec le temps, avec l’apprentissage et les efforts.

Ainsi, pour répondre à la question « sommes-nous tous créatifs ? » j’aimerais vous proposer une alternative  :

– D’abord, il est nécessaire de s’entendre sur ce qui peut être considérer comme des preuves de créativité. Je vous défendrais que la créativité ne désigne pas que des réalisations extra-ordinaires, mais également des démarches simples du quotidien de tout un chacun.

– Ensuite, je vous défendrais que notre capacité à faire preuve de créativité n’est pas figée dans le temps. Elle se travaille et elle s’apprend.

Nous faisons tous preuve de créativité au quotidien

Bien souvent, nous réduisons la créativité à l’art, l’innovation ou encore aux idées très originales. Une vision qui a le défaut d’être excluante pour la majorité d’entre nous !

Commençons alors par élargir notre conception du sujet : La créativité se définit en psychologie comme la capacité à trouver des solutions à la fois nouvelles et utiles (Référence : Psychologie de la créativité de Todd Lubart). Nous en faisons usage dès que les solutions habituelles ne fonctionnent pas ou ne nous conviennent pas. Il suffit alors d’observer notre vie quotidienne, qui est pleine de petits défis, de petits imprévus. Sans créativité, nous serions bloqués, démunis, face à la moindre situation inédite. Faire preuve d’adaptation, improviser, c’est déjà de la créativité.

Imaginons par exemple vous arriviez en retard à un rendez-vous important. Vous savez que votre supérieur hiérarchique sera présent et ne tolérera pas ce retard. Que faites-vous ?

Il est probable que, durant le trajet, vous conceviez mentalement une excuse. Vous explorerez alors sûrement plusieurs possibilités dont vous évaluerez la crédibilité. Peut-être vous simulerez-vous mentalement la réaction qu’aurait votre supérieur face à cette justification, ce qui vous aidera à choisir. Peut-être vous inspirerez-vous de tracas qui vous sont arrivés récemment ou dont on vous a parlé. Peut-être chercherez-vous de l’inspiration autour de vous : un cycliste qui gare son vélo vous amènera peut-être à prétendre que votre vélo a été volé et que vous avez dû appeler la police.

Ce que nous venons de décrire, ce n’est pas de la création, de l’art ou de l’innovation, c’est déjà un processus créatif : trouver une nouvelle solution à un problème en créant de nouveaux liens entre ses connaissances et en prenant en compte les différentes contraintes de la situation.

Vous faites également preuve de créativité quand vous devez réorganiser votre appartement pour une soirée pour laquelle vous avez invité trop de monde, quand vous devez faire à manger avec les restes de votre frigo, quand vous voulez surprendre votre conjoint ou même quand vous devez trouver un cadeau à un ami qui vous a pourtant dit « qu’il n’avait besoin de rien ».

On ne naît pas créatif, on le devient

Chaque fois, il s’agit d’explorer des solutions inédites, de les concevoir par vous-même, et d’en sélectionner les plus pertinentes, nous pouvons parler de créativité.

Se catégoriser “non-créatif” c’est abandonner tout effort

Ces exemples nous montrent que nous faisons tous quotidiennement preuve de créativité. Ils ne permettent pas pour autant de décréter que nous sommes tous aussi créatifs les uns que les autres. Vous avez peut-être déjà constaté que l’un de vos collègues était plus à l’aise que vous face à l’inattendu et exprimait plus souvent des idées originales. Devons-nous pour autant catégoriser ce collègue de « créatif » et nous-même de « non-créatif » ? Ce serait s’exclure de toute possibilité créative et abandonner tout effort.

On observe le même phénomène dans d’autres domaines. Par exemple, de nombreuses personnes rencontrent  très jeunes des difficultés en mathématiques. Elles se convainquent alors qu’elles ne sont « pas faites pour les maths » et, plutôt que de travailler, se résignent à avoir de mauvais résultats. Tout peut alors commencer par un professeur, qui n’a pas su nous donner confiance.

Ne pas se mettre dans une case est toujours préférable quand on veut développer une compétence !

Faire preuve de créativité, ça s’apprend !

Car abandonner tout effort, c’est finalement se priver de la possibilité d’apprendre à développer sa créativité !

Lorsque l’on connait quelqu’un qui a souvent de bonnes idées, il est très tentant de croire que ces idées lui viennent sans effort. Que cet ami a du talent, de la chance, et que l’on ne peut pas rien y faire.

Je suis convaincu, au contraire, que la créativité dépend avant tout de son expérience, de son apprentissage. Trouver des idées nécessite d’emprunter les bons chemins de pensée, d’avoir les bons réflexes. Notre cerveau ne nous rend pas la tâche facile en nous tendant des pièges qu’il faut déjouer. C’est alors l’expérience, la compréhension du fonctionnement de sa pensée, et la maîtrise de techniques simples, qui feront la différence.

Par exemple, donnez à quelqu’un qui a l’habitude de chercher des idées le défi suivant : « inventer le parapluie du futur ». Il est très probable qu’il reformule votre défi en vous proposant d’inventer « dispositif qui permet de ne pas se mouiller du futur ». Ce simple réflexe va éviter que le mot parapluie ne fixe sa pensée sur la forme habituelle de l’objet.

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J’ai pu observer, lors des formations que je donne en entreprise, qu’une simple journée suffit à laisser des effets visibles. Les participants s’approprient les démarches, développent de nouveaux modes de pensée, et sont de plus en plus à l’aise dans la recherche d’idées.

Dans les enseignements que je donne en université, sur plusieurs mois, les effets sont encore plus marqués d’un cours à l’autre.

Comment enseigner la créativité ?

Si on ne veut pas limiter la créativité aux ateliers collectifs ponctuels mais, au contraire, permettre aux individus de faire preuve de créativité en autonomie au quotidien, il faut en penser l’approche pédagogique adaptée !

De plus en plus d’acteurs travaillent sur cette question. On peut citer en France, certains groupes comme Crea Université qui travaillent cette question depuis des années. Ou encore Le Monde qui consacre depuis 3 ans une partie de ses conférences 021 à la question « la créativité, ça s’apprend ? ».

À Montréal, on peut citer l’exemple de HEC Montréal qui a créé une école d’été multi-disciplinaire dédiée à la créativité (à destination des professionnels) ou encore de Factry, une école entièrement dédiée au sujet.

De mon côté, je développe ma propre approche pédagogique que j’ai pu concrétiser par la création en 2018 de deux cours dédiés à la créativité pour La Sorbonne et Chimie Paris-Tech. J’ai également pu l’appliquer à la formation professionnelle avec la création de programmes de formations à l’IFCAM, thecamp, Sciences Po Executive, Engage University et plus ponctuellement dans une vingtaine d’autres entreprises.

On ne naît pas créatif, on le devient

Je crois que l’enjeu principal est de réussir à bien articuler la théorie (compréhension) et la pratique (action).

Faute de pratique, la théorie sonne creux. Elle ne crée aucun écho. C’est par la pratique que l’on éprouve, que l’on expérimente et que l’on apprend par essai-erreur.
Mais faute de théorie, la pratique stagne et reste opaque. On a du mal à mettre du sens et des mots sur ce que l’on a fait et donc à y porter un regard critique. La théorie fournit de précieuses clés de lecture qui deviennent des repères, des boussoles, dans notre cheminement créatif.

Trop souvent, les occasions de créativité en entreprise se limitent seulement à de la pratique. C’est le cas en général, lors des multiples ateliers de créativité qui y sont organisés.
Lors d’un atelier, le participant va être amené ponctuellement à faire preuve de créativité. Mais la démarche, guidée par le facilitateur (l’animateur de l’atelier), est opaque pour le participant. Faute d’avoir pu comprendre les rouages méthodologiques, le participant n’apprend pas vraiment, dans le sens où, seul, il ne sera pas capable d’employer par lui-même la démarche.
Ainsi, de nombreuses personnes m’ont témoigné leur frustration d’avoir participé à de nombreux ateliers mais de ne pas se sentir plus créatifs pour autant.

Si vous avez l’occasion d’organiser un moment de pratique créative, pensez à réserver un temps spécifiquement dédié à la compréhension et à la prise de hauteur.

Par exemple, j’ai récemment organisé avec le programme Matrice un hackathon pour une entreprise de conseil. À cette occasion j’ai pu travailler avec Magali Roumy Akue, doctorante et enseignante en design. Pendant le hackathon, nous avons guidé les participants avec nos méthodes, sans leur expliquer les rouages méthodologiques employés. Mais, à la fin du week-end, nous avons dédié un moment pour retracer les deux jours, étapes par étapes, et expliquer les méthodes employées. Grâce à cette prise de recul, chacun a pu conserver un meilleur apprentissage de cette expérience. Cette façon de procéder a été particulièrement saluée par les participants eux-mêmes.

De la même façon, dans toutes mes formations, j’alterne en permanence entre théorie et pratique.

Pour la théorie, je m’appuie sur les sciences cognitives, qui nous permettent de mieux comprendre le fonctionnement de notre pensée. C’est ce que l’on appelle, la métacognition : la capacité de penser à sa pensée, pour en faire un meilleur usage.

Pour la pratique, nous abordons des exercices et des outils destinés à ouvrir les participants à de nouvelles façons de penser et de travailler.

C’est exactement ce que nous faisons dans la formation Créativité proposée au sein du Parcours Compétences Transversales (PCT) à l’IFCAM pendant toute une journée. Nous alternons entre théorie et pratique et passons par 4 thématiques : Multiplier les idées ; Dépasser les premières intuitions ; Définir le bon problème ; Laisser reposer sa créativité.

Alors sommes-nous tous créatifs ?

Ce n’est finalement peut-être pas la bonne question à se poser. Nous sommes tous capables de créativité, cela ne fait aucun doute. Mais surtout, nous pouvons développer notre créativité avec de la pratique, des efforts et une formation dédiée.

La prochaine fois que l’on vous demande si vous êtes créatif, vous pourrez répondre « j’y travaille », car c’est peut-être là que se trouve le véritable « secret » de la créativité.

Jules Zimmermann, formateur, conférencier et enseignant en créativité diplômé de l’ENS.