Le module Explor’Action de l’IFCAM s’est déroulé au Living Learning Lab en septembre dernier. Une dizaine de dirigeants du Groupe (Directeurs généraux et Présidents) ont pu découvrir ce lieu engagé pour une innovation technologique civique et sociale qui encourage le développement de projets entrepreneuriaux en faveur d’enjeux de bien commun. Ainsi start-ups tech d’intérêt général, équipes de grandes entreprises (labs innovation et intrapreneurs), chercheurs, designers et missions de service public y travaillent ensemble.
Une belle image de coopération et de collaboration que le groupe de participants est venu trouver dans l’idée de réfléchir sur l’avenir du mutualisme. Interrogation majeure pour une banque comme le Crédit agricole !

Mutua quoi ?

Car, comme nous le rappelle le Responsable de l’Innovation de la Mutualité Française, le mutualisme ne date pas d’hier. Né au XVIIIème siècle sous la forme des sociétés de secours mutuel, le mutualisme a déjà une longue histoire marquée de défis et de transformations multiples.

Pour ne citer que les plus marquantes, au cours des 70 dernières années :

  • Le déploiement de la sécurité sociale obligatoire au lendemain de la deuxième guerre mondiale qui se faisait au détriment des mutuelles reléguées au rang de régimes complémentaire ou spéciaux ;
  • Le développement, à partir de 1985, des contrats d’assurance collectifs, qui venaient à l’encontre de l’esprit mutualiste d’adhésion individuelle et d’engagement personnel ;
  • La transposition, en 1992, de la directive européenne sur les assurances, qui faisait entrer les mutuelles dans le droit commun des assurances, avec un effet positif (l’élargissement du marché adressable) mais aussi un effet négatif (la perte des avantages fiscaux) ;
  • En 2009, l’adoption de la directive Solvabilité 2, qui instaure des règles de gouvernance (« règle des quatre yeux », critères d’honorabilité et de compétence des administrateurs) pour partie contraires au principe d’élection démocratique des administrateurs en vigueur dans le mutualisme.

Aujourd’hui, plusieurs nouveaux enjeux méritent attention :

  • Faire vivre une gouvernance
  • Réaffirmer la puissance du principe démocratique, du collectif, de l’adhésion
  • Moderniser le récit fondateur de l’esprit mutualiste
  • Inventer des formes d’engagement plus flexibles, à la carte, intermittentes, compatibles avec les modes de vie d’aujourd’hui

Quelle place pour le mutualisme aujourd'hui ?

Entre coopération et collaboration, mon cœur balance

Une différence majeure entre la coopération et la collaboration tient en effet à l’exercice du pouvoir.

La coopération est un modèle vertical, où la légitimité appartient aux élus, qui représentent les sociétaires. Les salariés de l’organisation, qui en assurent le fonctionnement quotidien, sont en principe subordonnés aux décisions des élus, qu’ils sont chargés d’appliquer. Par contraste, le modèle collaboratif est un modèle horizontal, où chacun a potentiellement vocation à décider de tout, tout le temps.

La coopération est proche d’une démocratie représentative tandis que la collaboration s’apparente à une démocratie directe. La première court le risque d’un éloignement progressif entre les élus et leurs mandants ; la seconde se heurte souvent à des limites lorsque la taille et la complexité de l’organisation s’accroissent.

Le mouvement coopératif face aux plateformes (AirBnB, Couchsurfing etc.)

Les plateformes dites d’économie du partage sont pleines de paradoxes :

  • elles affichent un idéal de partage mais reposent sur des modèles économiques prédateurs, où la valeur est captée par l’intermédiaire ;
  • elles prétendent constituer des communautés mais sans autre lien entre les membres que la réalisation de transactions marchandes ;
  • elles ne peuvent réussir que par une course à la taille, du fait de leurs caractéristiques de rendements croissants qui en font des monopoles naturels, là où au contraire la vraie coopération suppose un ancrage territorial partagé.

Le modèle coopératif n’est probablement pas l’avenir de l’économie des plateformes pour plusieurs raisons :

  • Parce qu’elles doivent rémunérer la prise de risque des investisseurs
  • Parce qu’elles ont besoin d’une grande agilité, à rebours du temps long nécessaire au mouvement coopératif pour bâtir les consensus qui font la force de sa gouvernance
  • Parce que leurs utilisateurs n’ont pas forcément envie de s’impliquer dans la gouvernance de la plateforme
  • Parce que le modèle coopératif n’a pas forcément plus d’impact social que l’économie des plateformes.

Un exemple : la comparaison entre quatre plateformes de logement chez l’habitant : AirBnB, purement marchand, qui a un impact considérable simplement par son nombre d’utilisateurs ; Guest to Guest, Couchsurfing et FairBnB qui mettent en œuvre des modèles moins intéressés financièrement, mais ont beaucoup moins d’effet sur la réalité des flux touristiques, car beaucoup moins d’usagers.

Quelle place pour le mutualisme aujourd'hui ?

Tout comme le mutualisme, le Crédit agricole non plus ne date pas d’hier et a su depuis plus d’un siècle fondre une conception solide et humaine de la banque mutualiste :

  • Le mutualisme désigne quelque chose qui profite aux deux parties.
  • Le mutualisme revient à une forme de solidarité de partage, de redistribution.
  • Le mutualisme, c’est aider les personnes dans la durée, même dans les moments difficiles.

Une histoire mutualiste est belle. Bien racontée, elle l’est davantage. Comme disait Hannah Arendt : « Aucune philosophie, aucune analyse, aucun aphorisme, aussi profonds qu’ils soient, ne peuvent se comparer en intensité, en plénitude de sens, avec une histoire bien racontée. »

Guillaume Penicaut, Chargé de mission pédagogique